6 octobre 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Saint Luc ne facilite pas la tâche des prédicateurs. Cet évangéliste fait montre d’un zèle consommé à donner un grand nombre de maximes et d’enseignements issus de la bouche du Seigneur. Dans le passage qui nous occupe, le serviteur qui après avoir labouré ou gardé les bêtes toute la journée doit ensuite servir son maître. Il sert d’exemple pour nous faire comprendre que nous ne sommes que des serviteurs, -excusez-moi, des esclaves, selon le grec – inutiles (littéralement « dont on n’a pas besoin » – Achreios). Comment Jésus peut-il dire une chose pareille quand toute une journée de travail a été accomplie ? Veut-il suggérer que le service rendu ne donne droit à aucune reconnaissance, aucune récompense, aucune estime ? Le Seigneur prend à rebours la valeur de la peine et la valeur du travail et vexe en nous le sens de l’effort.

Présenté ainsi, ce passage problématique laisse un goût amer à l’âme. Nous comprenons bien qu’il n’y a pas à s’infatuer de ses mérites, quoiqu’il nous paraisse légitime de ne pas passer pour négligeable. Imaginez une organisation humaine où aucune reconnaissance n’est jamais exprimée. Sans doute faut-il essayer de relire cet enseignement à la lumière des aphorismes les plus proches. Auparavant Jésus parlait du scandale fait au plus petit, de l’injonction de pardonner sans cesse et de la foi, qui grosse comme un grain de moutarde, soulève les montagnes. En retournant ces maximes dans ma tête, je découvris un domaine où toutes elles s’appliquent. Ce domaine est la confession et le sacrement de pardon.

Ne pas scandaliser (Lc 17,1-2)

Dans le sacrement de la réconciliation, le ministre doit veiller à ne pas scandaliser le pénitent. A part les cas où le pénitent n’en est pas un, l’ouverture de la conscience à la grâce de Dieu, matérialisée par l’aveu des péchés, rend la relation du prêtre avec le fidèle d’autant plus délicate. Le pénitent renonce à ses orgueils, à sa fierté, aux apparences extérieures qu’il offre aux autres, souvent dans le souci de se préserver. Dans l’aveu, il est à nu devant Dieu, et le confesseur doit avoir conscience de cette vulnérabilité, la même qui l’habite quand il se confesse lui-même.

Pardonnez 7 fois (Lc 17,3-4)

Notre propre expérience de la pénitence et de la conversion nous a appris que nous nous remettons souvent à l’ouvrage. Combien de fois n’ai-je pas entendu et n’ai-je pas dit : « Je crains de confesser ce que j’ai déjà dit dans ma dernière confession » ? La répétition de l’octroi du pardon n’est pas motivée par la lassitude du confesseur et du pénitent. Il ne s’agit pas de passer une nouvelle fois l’éponge, mais d’accepter à force de miséricorde qu’une transformation profonde de l’âme est à la clef. Changer une concupiscence superficielle ou occasionnelle est assez aisé. Changer une concupiscence profondément ancrée, sise à la jointure de l’esprit et de l’âme, suggère un travail des profondeurs que seuls le temps et l’espérance chrétienne éclairent. «Je reviens encore une fois vers toi, Seigneur, avec cette même faiblesse, que je sais et que je ne domine pas encore ». Et Dieu de nous signifier par son prêtre : « Je reviens encore une fois vers toi, car tu as choisi le beau combat, que tu as du prix à mes yeux et que je t’aime. »

Avoir la foi à déplacer un sycomore (Lc 17, 5-6)

Jésus aime parler par exagération, par « hyperbole ». Et pourtant il a raison. La foi a une puissance insoupçonnée. Si je reviens à la rémission des péchés, nous pouvons voir que la plupart des guérisons miraculeuses de Jésus sont mises en regard de ce même pardon, que seul Dieu peut donner. « Qu’est ce qui est le plus facile… » ?

Le serviteur dont on n’a pas besoin (Lc 7-10)

C’est le sentiment qui habite le prêtre : il donne ce qui ne lui appartient pas, il laisse agir par le sacrement le Christ qui lui a confié cette mission. Il est au sens fort du terme un « ministre ». Quand il sort du confessionnal, le prêtre sait que ce qui a été vécu dans le secret du cœur ouvert à Dieu n’est pas sa possession. C’est là le fondement du secret de la confession, qui n’est pas un cas particulier du secret professionnel. Le prêtre prolonge l’action de l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes, mais ce n’est pas son action à lui. Le « Je » de la formule d’absolution n’est pas le sien, mais celui du Christ. Bien sûr, le prêtre sera « utile » s’il est sensible, pertinent, disponible et avisé, au sens des qualités humaines. On pourra l’en remercier. Mais pour ce qui est du service qu’il rend, du grand service de la rémission des péchés, c’est bien au Christ qu’il faut rendre la louange. On ne peut pas être rétribué pour quelque chose qui ne nous appartient pas, sinon par une offrande pour la vie de l’Eglise.

 

Ce que j’interprète de la lecture de l’évangile d’aujourd’hui, peut être étendu du ministère de la Réconciliation à la vie baptismale. Dans son exagération, Jésus semble négliger l’utilité des hommes. Or il me semble qu’il nous révèle qu’il existe dans le cœur du service que les hommes rendent la marque d’un plus grand service, le Grand Service, celui que le Serviteur de Dieu a rendu à Dieu et aux hommes. Il nous sensibilise à ne pas reporter sur nous les mérites auxquels nous aspirons. Il nous laisse pressentir un profond mystère, perceptible si nous acceptons d’être des serviteurs inutiles.

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