4 août 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Une solide tradition biblique rappelle la durée éphémère de l’existence humaine. Le psaume 48 rappelle que « l’homme qui n’est pas prévoyant ressemble au troupeau qu’on abat ; troupeau parqué pour les enfers ». L’homme qui oublie la mort se voit rapidement rattrapé par elle et, combien même il accumule richesses et souvenirs, il rejoint le sort commun. Le psaume 48, en comparant l’humanité à un troupeau, dépouille l’homme de ses prétentions à s’affranchir des lois de la nature et lui rappelle l’humiliation ultime (littéralement : retour à la terre). Le psaume reprend les tons implacables des philosophes sceptiques qui n’ont pas échangé le réalisme de leur discours pour des théories de la survivance de l’âme et sa destinée universelle. Le livre de l’Ecclésiaste, appelé aussi « Qohélet », nous montre le vieux roi de Jérusalem, fils de David, donc Salomon, méditer sur l’œuvre de sa vie : ses victoires, ses amis, ses amours, ses emmerdes, comme aurait chanté Charles Aznavour. Il voit l’impossibilité de parvenir à accomplir les idéaux qui l’habitaient, la justice à laquelle il aspirait. Une vie humaine n’est pas assez longue pour cela, et les forces d’un seul homme semble se diluer dans la marche des siècles. Même l’idée de marquer l’histoire, comme Alexandre, César, Charlemagne ou Napoléon l’ont fait après lui, lui apparaît clairement comme une illusion. De l’homme, il sera cadavre, puis poussière, puis progressivement un nom qui se délitera progressivement dans la mémoire des hommes, passant soit à la légende, soit au puit obscur de l’oubli. Ces réflexions appartiennent à un cadre très particulier : la Bible puisqu’elle considère l’existence et l’action de Dieu comme une réalité et non une hypothèse, sait très bien à quoi ressemble l’horizon de l’homme quand on fait abstraction de Dieu. Le sage obéira à la loi du sort commun et acceptera la mort comme un fait universel, le fou ou le jouissif essaiera d’extraire de cette existence une extase, comme le décrit le livre de la Sagesse. C’est le privilège de ces livres de l’Ancien Testament de ne pas ignorer ce qu’est la vie humaine quand il n’y a pas de Dieu : soit une étincelle dans la nuit ou le sillon tracé par une étrave de navire qui se referme après que soit brisée la vague ; soit des limbes sans remèdes s’il advenait que l’homme puisse perpétuer son existence au-delà de ses limites naturelles.

Jésus reprend ce courant de pensée et l’applique très directement à la manière dont l’homme considère les biens matériels. Il ne me semble pas qu’il en soit si détaché qu’il les méprise comme le font ceux qui n’ont jamais travaillé. Qu’irait-il à se fatiguer à arbitrer une succession, quand il doit conduire les hommes à la communion éternelle avec Dieu ? Le refus de Jésus porte moins sur le fait d’accomplir un acte d’équité, que sur l’erreur que ces deux frères font sur la nature de sa mission. La pointe est d’autant plus acérée qu’il s’agit d’un héritage. Précisément, ces deux hommes devraient se préoccuper de ce qu’ils vont transmettre ou rendre à Dieu, que de ce qu’ils reçoivent de leur père. La parabole du riche qui se construit un nouveau grenier pour se soustraire définitivement des angoisses du jour, me semble avoir une autre perspective. « Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’. Résonne comme s’il s’affranchissait de la condition commune des hommes. Il ne s’agit pas pour cet homme de constituer les réserves de prévoyance que tout « bon père de famille », -comme le disent certains articles du code civil -, doit prévoir, mais d’entrer dans un temps de « limbes », sans futur, sans souci, sans préoccupation pour les autres, sans finalité en Dieu.

Notre époque rêve d’instaurer ce type de limbes. En altérant les lois évidentes de la génération humaine et des générations humaines, elle veut s’affranchir des limites qui lui deviennent insupportables et qui, pourtant, nous permettent de savoir qui nous sommes à l’égard de Dieu, de la nature, des autres hommes. A l’heure où les consciences s’éveillent sur la complexité et la préservation du vivant et la nature, l’homme veut s’appliquer les lois les plus artificielles pour sa propre conception. A l’autre bout de la chaine, les conceptions transhumanistes promeuvent une extension, et qui sait, une abolition des limites physiques et temporelles de l’homme. Régulièrement les revues de vulgarisation scientifique affichent sur leur manchette la perspective d’un monde auto-suffisant, détachée de la perspective de la consommation des siècles et de la Création nouvelle. « Le gène de la vieillesse sera un jour battu », « pourra-t-on vivre mille ans ? » sont des titres qu’on rencontre et ceux-ci trahissent une humanité qui veut devenir sa propre créatrice.

 

Qohélet se plaint d’être enfermé dans la contemplation sans au-delà de sa vie. Notre époque, à l’instar de l’homme au grenier, s’en réjouit et cultive le rêve insensé d’y être enfermé.

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