3 février 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Mes bien chers frères et sœurs,

Aujourd’hui je vais vous parler de psychologie…

Comme il est difficile d’être vraiment humble et désintéressé, véritablement en possession de soi et plein de sa propre personne. Sans doute depuis le péché originel, l’affirmation de soi est perpétuellement en danger de virer à l’orgueil, l’égoïsme et une certaine mesquinerie qui satellise toute chose autour de soi. Si nous vivions dans la transparence de la création bonne, telle qu’elle est voulue par Dieu, nous n’aurions pas ce débat incessant entre notre autosatisfaction et la louange des œuvres du Créateur ; nous ne craindrions pas la mort, puisqu’il ne ferait aucun doute dans nos tripes qu’elle n’est qu’un passage et que la vie est profondément un don que nous recevons de la Vie même qu’est Dieu ; le succès des autres seraient notre succès et leurs qualités ne porteraient aucun ombrage sur les nôtres ; La jalousie demeurerait une vue de l’esprit et la concurrence entre les hommes qui  transforme notre vie en foire aux vanités et attise les convoitises les plus destructrices ne nous effleurerait même pas. Même nos pulsions, nos appétits, nos élans sexuels, nos colères et nos craintes n’exerceraient pas un tel empire que leur maîtrise demeure l’enjeu spirituel de beaucoup. Même les jours où nous sommes fatigués ou lassés ne porteraient aucune oisiveté ou aucun dégoût. Même les insatisfactions du moment seraient des broutilles dont nous souririons.

Je suis séduit, fasciné et profondément interpellé par l’humanité altruiste et totalement acceptée du Christ. Il tranche singulièrement avec les canons de l’héroïsme grec ou les poncifs de la sainteté. Les héros sont plus l’occasion pour le destin ou les vertus humaines de s’illustrer dans un destin, souvent tragique. Les saints sont parfois, pour ne pas dire souvent, réduits à l’image pieuse qui les représentent, vidés de toute la consistance humaine qu’ils ont si bellement assumer. Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus peut nous apparaître d’une extraordinaire prétention. S’il n’était pas effectivement le Fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité et le Verbe éternelle, on pourrait le prendre pour le plus grand mégalomane et mythomane de l’histoire. Il prétend n’être pas moins que le Messie d’Israël, celui qu’Isaïe prophétise. Rappelez-vous que le Messie d’Israël est le Juge universel, l’élu historique, cosmique et eschatologique. Il est chargé d’accomplir l’instauration du règne de Dieu. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus n’est pas effacé, ni inconsistant. Quelle extraordinaire confiance en lui-même ! De plus, quel besoin Jésus a-t-il de provoquer ainsi les siens sur leur incroyance et leur conformisme moral et spirituel ? Il n’y a pas de main morte en dénonçant leur tiédeur ou leur curiosité superficielle qui se repaît de prodiges, sans la foi qu’ils devraient susciter. Je vous invite à bien voir combien Jésus est violent dans ses interpellations. Il est tellement violent qu’il provoque chez les siens une réaction homicide. Vous et moi connaissons la cohérence de Jésus entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, entre ce qu’il prétend être et ce qu’il est. Nous savons que ces provocations ne sont pas gratuites. Elles ne révèlent aucune prétention ni aucune arrogance chez Jésus. En provoquant, Jésus veut détruire les certitudes confortables ou insuffisamment ancrés de ses proches, à Nazareth. Il se refuse à se laisser manipuler par les réductions commodes.

 

Il est difficile de brosser un portrait psychologique de Jésus, de lui attribuer tel ou tel caractère. Les évangélistes ne diffèrent pas fondamentalement dans l’agencement des événements qu’ils relatent. Leur différence se perçoit plus dans le ton que Jésus adopte selon les évangiles : docteur de la loi chez saint Matthieu, sibyllin et aquilin chez saint Jean, inspiré par l’Esprit Saint chez saint Luc, secret chez saint Marc. Un trait caractéristique unit ces différences d’approche : si Jésus est fondamentalement affirmatif dans l’expression de son identité, moyennant parfois un secret qui tient plus de la pédagogie que de la pudeur, sa personnalité est fondamentalement altruiste. Elle vise au cœur même de ses « prétentions » à renvoyer à un autre que lui-même. La séduction qu’il exerce (se ducere : conduire à soi) dérive toujours vers le prochain et vers le père. A l’inverse de l’idéal bouddhiste, qui promeut la dissolution de l’être dans l’universel, la personnalité de Jésus atteste un « être pour autrui » et singulièrement pour le Père céleste d’abord, et pour le prochain. Il assume personnellement ainsi l’enseignement réclamé par le scribe sur le premier commandement d’aimer Dieu de tout soi-même et son prochain pareillement.

 L’épître aux Corinthiens de saint Paul dresse un portrait-robot de la charité en ce qu’elle est nécessaire et en ce qu’elle fait. Si on lui substitue le nom de Jésus, nous pouvons alors réaliser qu’elle correspond totalement à ce qu’est Jésus : patience, longanimité, rejet de l’orgueil et de la jalouse, confiance, espérance. Cette « vie pour autrui », Notre Seigneur Jésus Christ l’atteste dans sa propre passion. Ses paroles traduisent sa souffrance, ainsi qu’une remise de soi complète au Père. Là où nous voyons normalement un échec cruel et cuisant, les 7 paroles du Christ en croix prouvent un être si bien fondé qu’il peut sans idéalisme réellement aimé y compris dans le rejet, sans morbidité et sans négation psychologique de soi.

Vous l’aurez sans doute compris, je suis critique sur les promotions vaniteuses et égocentriques des modèles commerciaux d’aujourd’hui, par lesquelles on flatte un égocentrisme qui justifie tous les caprices et de toutes les iniquités au nom de l’épanouissement individuel. Je le suis tout autant des pseudo-spiritualités qui prônent l’effacement de soi au profit de l’inconsistance. Elles promeuvent une foi faussement humble ou nous imposent une conception mielleuse de la sainteté ; elles refusent d’assumer la profondeur et l’épaisseur de la condition humaine qui passent par le tamis de nos caractères. En ce sens, le Christ est un sauveur qui nous affranchit des images d’Epinal de ce que nous imaginons être la sainteté. L’image forte qu’il nous donne de lui dans les évangiles souligne d’autant plus la virilité et la délicatesse de sa personne. Un jour, j’ai réussi à me maîtriser quand le père d’un enfant à baptiser croyait bien répondre en me disant à moitié convaincu qu’il appréciait Jésus parce « qu’il était gentil ». Dans son ton, il pensait bien répondre, en soulignant la mièvrerie du Seigneur. Si le Christ est gentil, tant mieux, mais ce n’est pas suffisant. Il est d’abord bon. La bonté se frotte parfois à la médiocrité quand la gentillesse peut avoir la faiblesse de céder à la vérité le fait de plaire aux autres.

J’aime le Christ à cause de cette sainte humanité, réelle, dense, qui n’économise rien de notre épaisseur. Elle évite cependant les écueils et les replis égoïstes de notre affirmation de soi. Cette belle humanité, Jésus l’a déposée et l’a offerte pour notre salut.

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