26 mai 2019 – P. Antoine Devienne, curé

L’avènement du Christ dans le temps humain ne constitue pas seulement un évènement historique, mais change la compréhension que nous avons du temps.

Le début du temps

Si je demandais à l’un d’entre vous comment il perçoit le temps, il me répondrait sans doute, que c’est la succession de toutes petites durées, que nous appelons « instants ». Ces petites durées sont sécables à l’infini. La conscience immédiate de ces petites durées s’appelle le présent, le souvenir de celles qui ne sont plus le passé, et l’anticipation de celles qui viendront, le futur. Nos encyclopédies représentent la durée passée jusqu’à nous comme une ligne, plus ou moins artistiquement exécutée, avec une graduation qui représente les années. Une certaine audace fait qu’on la prolonge souvent pour y faire figurer des évènements futurs que nous croyons hautement probables : la population mondiale, la température de l’atmosphère, les réserves évaluées de pétrole, etc.

Le point de départ du temps n’est pas neutre. Il détermine la référence sur laquelle nous nous basons. Les Juifs partent de la date évidemment symbolique de la création biblique. Ils sont donc en l’an 5779. Partir de la date du commencement supposée du monde est logique et met en lumière l’acte créateur de Dieu. L’ordre de grandeur du comput biblique n’a rien à voir avec les 13,8 milliards d’années de l’univers, selon la théorie du Big bang, mais se révèle utile pour dater les évènements de l’histoire humaine, l’ordre de grandeur étant assez adapté pour tenir compte de chaque génération humaine. Il n’existait pas de calendrier universel dans l’antiquité. Chaque roi servait de référence au temps durant son règne et les historiens ont eu souvent des difficultés à rattacher les chronologies successives en croisant les durées de chacun de leur règne. Le comput hébraïque répondait aussi à cette logique, mais il fut possible grâce au travail de mémoire de recomposer assez nettement la date à laquelle ils sont maintenant attachés, celle du début du monde dans la Bible.

 

Changer de référentiel pour la mesure du temps est donc très important. Quand nous référons à l’an 0, nous parlons de l’année de naissance du Christ. Ce qui est avant, comme dans une représentation mathématique, est marqué du signe  – et ce qui vient après du signe +. Il faut donc un motif impérieux, plus important que le rappel du début de la création et du début du temps, pour procéder à un tel changement. Mettre au centre de l’histoire la naissance du Christ, avec les approximations que les exégètes ont mentionnées (Jésus serait né 6 ou 8 ans avant sa naissance…), indique bien que cette naissance est plus importante que la création elle-même. On parle pour la durée qui suit la naissance du Christ de « l’an de grâce de Notre Seigneur Jésus Christ » ou en latin d’ Anno Domini (l’an du Seigneur). L’impact direct sur la perception du temps est que le temps d’avant la naissance du Christ, calculé négativement par rapport à sa naissance, apparaît naturellement comme une préparation à sa venue et le temps d’après sa venue comme une prolongation.

Cette préparation est obscure chez les Païens : on note parfois des élans qui semblent d’accomplir dans le Christ, mais jamais de manière très clair. Elle est évidente dans l’Ancien Testament qui attend de tous ses vœux la venue du Messie et nous permet de le reconnaître en Jésus. La venue du Messie aurait dû mettre un terme à l’histoire. Le temps se serait alors arrêté et on serait alors entrés dans un autre régime, marqué par l’établissement du Royaume de Dieu sur Terre. Les premiers apôtres au témoignage du Nouveau Testament en étaient convaincus, en particulier saint Pierre. Dans cette configuration, tout ce qui est avant le Christ aurait dû converger vers sa naissance, et si nous étendons notre réflexion sa résurrection, prémisse d’une nouvelle création. Or nous constatons que « ces derniers temps » dont parle Jésus durent encore jusqu’à aujourd’hui.

Nous sommes donc confrontés avec l’avènement du Sauveur à deux effets complémentaires : à la fois nous sommes dans la continuité, puisque l’histoire ne s’est pas arrêtée et à une rupture puisque nous référons à lui pour calculer le temps, le mettant au centre de cette histoire. Ces considérations éclairent notre perception religieuse du temps.

Dans les Actes des Apôtres, nous sentons bien la rupture. En effet la venue du Messie reprend la logique de l’accomplissement et provoque la fin de la différenciation fondamentale des enfants des alliances hébraïques des enfants des autres peuples. Pour entrer dans l’Alliance Nouvelle, il n’est plus nécessaire de devenir par adoption un fils d’Israël pour devenir chrétien et les prescriptions rituelles et alimentaires, qui différencient dans l’identité et dans le mode de vie Juifs et non Juifs, sont abrogées. On garde une réserve subtile sur la loi de Noé, estimée universelle, sur la non-consommation du sang.

Les « derniers jours » qui embrassent l’avènement du Christ et ce qui suit, comportent la continuité avec la durée antérieure puisque depuis Jésus à nous, nous voyons que l’histoire s’est poursuivie jusqu’en 2019. Pourtant ce temps n’est continu qu’en apparence. De l’intérieur, il s’agit bien d’une durée d’une nature particulière. Le fait même de la résurrection applique à ce temps une singularité. En quelque sorte, il n’y a plus d’évolution religieuse fondamentale à attendre. En effet la résurrection imprime au temps qui nous sépare des jours où Jésus était physiquement présent, la perpétuation de ce qu’il a accompli. C’est en particulier les sacrements qui rendent présents des gestes et des paroles de Jésus, qui nous apparaissent appartenir au passé. La promesse du Paraclet,  de l’Esprit Saint, opère continuellement dans la vie de chaque homme ce que Jésus dit de lui-même, tout au long des générations qui se succèdent après lui. L’Eglise, comprise comme corps du Christ, devient une extension du Christ à travers le temps, opérant par le ministère des prêtres cette imprégnation de la vie du Christ dans la vie de chaque personne. Nous sommes à la fois distants du Christ du fait qu’il est né en l’an 0 et que nous vivons en 2019 et à la fois contemporain de lui, puisque par l’Esprit Saint, la réalité de son action dépasse les dates de l’histoire. Pour manifester cette réalité, nous recevons le nom de Chrétien, Christianos, ou petit-Christ.

Le temps chrétien est donc complexe et ne se réfléchit pas en termes de succession, mais de préparation et d’accomplissement, de présent étendu dans la durée. Il échappe à une représentation mécaniste et c’est bien ce qui nous sauve des projections que nous faisons sur l’avenir.

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