24 novembre 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Aujourd’hui, je vous invite à une réflexion politique en cette fête du Christ-Roi

Deux attentes à l ‘égard de la royauté

Rappelez-vous quand vous aviez 6,7 ou 8 ans. Rappelez-vous le pupitre de votre bureau à l’école, les murs couverts de dessins et de fiches fixés sur les murs. Rappelez-vous vos premiers contrôles, interrogations ou devoirs sur table, la feuille sur laquelle vous avez écrit vos premières lettres avec des boucles incertaines qui suivaient mal la ligne de conduite. Il est fort possible que si votre maîtresse était encore  jeune, ou si elle avait l’âge de votre maman, vous examiniez avec une espérance teintée d’appréhension son expression et aspiriez à ce qu’elle vous regarde en souriant et inscrive un « TB » (« très bien ») sur votre feuille, ou comme c’était le cas pour moi, une « gommette jaune », notation géométrique qui valait toutes les légions d’honneur et qui dépassait les gommettes vertes, bleues et rouges qui lui étaient de loin inférieures… A moins d’avoir été un garnement prompt à semer les germes de la désobéissance ou une chipie un peu trouspette (c’est de l’argot Ch’ti pour effrontée, uniquement au féminin…), vous avez attribué à votre maîtresse toutes les attentes qu’un sujet a pour son roi ou qu’un citoyen a pour le chef de l’état. La maitresse, ou le roi, concentrent sur sa personne une sorte de ferveur qui n’a d’équivalent que la reconnaissance qu’on en espère. Je souligne ici la figure maternelle ou paternelle, qu’on reporte même inconsciemment sur un dirigeant. Staline, entrant dans le costume des tsars, passait pour le « petit père des peuples », à la moustache débonnaire et les affiches de propagande le montraient ouvrant les bras à un pionner blondinet et à une jeune pionnière à tresses rousses… Le rapport des peuples avec leurs dirigeants ne parvient pas à se débarrasser de cette figure paternelle, même en démocratie. Si le chef de l’état n’assume pas ce rôle, on lui reprochera d’être hautain, éloigné, coupé des réalités du quotidien, de ne s’être pas déplacé lors d’une inondation pour réconforter les familles sinistrées…

 

Vous êtes maintenant des adultes et vous savez que la haute stature des supérieurs ne peut satisfaire les attentes profondes de la seule reconnaissance. Les leçons de la vie nous prémunissent contre la flatterie et nous attendons du « Roi » autre chose. Les grands rois ou les grands dirigeants, les grands maîtres, entraînent leur peuple ou leurs disciples plus loin qu’eux-mêmes et les font accéder à une autre dimension de leur existence. Winston Churchill a sans doute joué ce rôle en galvanisant l’ardeur britannique au début de la Seconde Guerre mondiale. Le « Roi » joue ici le rôle du guide et du précurseur, bref du pasteur qui mène son troupeau. Vous sentez peut-être que se profile une tension forte entre le rapport « enfant » au dirigeant et l’attente « adulte ». Dans la Bible, Moïse sera constamment écartelé entre la récrimination du peuple (ou d’une partie du peuple) à revenir en Egypte et le fait de le conduire au-delà de lui-même vers la Terre promise. Le dépassement justifie par ailleurs, quand il se fait avec autoritarisme, toutes les tyrannies. Les historiens repèrent sans difficulté les récupérations christiques des autocrates jusqu’à l’esthétique quasi-religieuse dont ils se parent. Cela n’est pas le cas bien heureusement dans la première lecture. Les Anciens d’Israël vont trouver David  pour le confirmer dans sa royauté. De manière secrète, David fut oint par Samuel roi. Il connut par la suite l’hostilité virulente et maladive de Saül qui le persécuta pendant plusieurs années. La mort de ce dernier lors d’une bataille laissa le champ libre et David apparût bien vite comme l’homme de la situation. La reconnaissance des tribus d’Israël exprime l’attente du peuple de retrouver une unité mise à mal par le règne désastreux de Saül. David devient ici le symbole de l’unité, celui qui est appelé à fonder historiquement un royaume élu.

Le Christ pasteur

Comme nous sommes dans un sermon, je poursuivrai en soulignant cette même dimension de guide dans la royauté de Jésus. Mes considérations sur la dimension enfantine à la royauté marquée par la figure parentale et celle sur la dimension adulte, marquée par la figure du pasteur, continue de jouer pour le Christ, et la même tension entre ces deux âges continuent de jouer même dans notre foi. Nous attendons soit du Christ, et plus encore de l’instrument qui poursuit son œuvre, l’Eglise, qu’il, qu’elle nous conforte dans nos sentiments. En même temps nous savons que le Christ nous conduit à un au-delà de notre condition. Il me semble que le saint Père, le pape François concentre sur lui, ces deux attentes de manière très intéressante et souvent contradictoire.

Fondamentalement Saint Paul nous rappelle aujourd’hui que la figure royale et pastorale conduit au-delà de l’horizon humain, naturellement délimité par la mort. L’épitre aux Colossiens chante la puissance de l’empire cosmique du Christ, auquel « nous avons part ». Il De même saint Luc rapporte cet office de pasteur et de passeur dans la promesse que formule Jésus au bon larron : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ». Le Christ entraîne l’humanité vers une plénitude que l’esprit ne peut embrasser, si ce n’est pas comparaison.

Le Christ nous conduit vers l’au-delà (et je ne parle plus uniquement que celui qui est délimité par la mort) de notre condition : c’est ce qui trouve au-delà de notre perception, de notre intelligence, de notre charité. Il est celui  qui pousse le jeune riche au-delà de sa conception, juste par ailleurs, de l’accomplissement formelle de la loi. C’est lui qui pousse les époux à comprendre que le don mutuel de leur vie  intègre un au-delà des techniques forts recommandables de communication ou de coaching de couples. C’est lui qui inspire aux fidèles de l’Eglise de persévérer quand celle-ci traverse les scandales, que les médias ne manquent de lui rappeler. C’est lui qui insémine dans le cœur des croyants l’espérance raisonnable de ne pas déserter les perspectives effrayantes de la bioéthique, de la surpopulation, des bouleversements écologiques et des migrations massives probables pour se réfugier dans un passé sublimé.

Un combat spirituel

 Fédor Dostoïevski rapporte dans les « Frères Karamazov » un dialogue de fiction entre Jésus et le « Grand Inquisiteur ». Ce dernier reproche à Jésus, qui normalement est son Seigneur, d’avoir voulu instaurer dans le monde une loi et une perspective de vie trop élevées pour les hommes. Au travers de ce dialogue, nous sentons les réticences de l’inquisiteur à emprunter la radicalité évangélique prêchée par le Christ. Il synthétise le rapport du politique et le comportement individuel  à la religion du Galiléen. Ce n’est pas le fait que Jésus soit le Roi de l’univers qui pose problème, mais le projet qu’il nourrit d’y associer l’humanité. Celui-ci dépasse la vision des hommes qui préfèrent souvent le promouvoir de loin, mais peine à s’y engager.

En conclusion, nous devons peser que la perspective du Christ et celle de l’Eglise n’est pas le règne temporel. Nous jugeons notre identité chrétienne d’abord à partir de nous, et trop peu souvent à partir de celui qui l’informe, le Christ lui-même. Notre premier combat spirituel est d’infuser l’Evangile dans le concret de notre vie. C’est la noble ambition du Chrétien ainsi que le lieu de sa plus grande conversion.

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