24 février 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Aujourd’hui, je voudrai vous parler de vengeance et de haine…

Le roi David a une peur révérencielle à l’égard du roi Saül, son beau-père. L’histoire est assez simple : Saül a été oint par Samuel, donc est devenu « Messie » au sens premier du terme. Après une faute rituelle, il est réprouvé. Cela cependant ne se voit pas et il conserve son trône. C’est un homme dérangé, en proie à de soudaines crises de colère et de jalousie, au bord de la démence. Le prophète Samuel reçoit de Dieu l’ordre d’oindre un nouveau roi, qu’il trouve en la personne du jeune David. Ce beau pâtre est aussi bien tourné qu’il est courageux, et il délivre, armé d’un bâton, d’une fronde et de trois pierres bien lisses, le fantastique champion philistin, Goliath. Il reçoit comme récompense de sa bravoure et de son exploit d’épouser la belle Mika, fille du roi Saül. David devient un chef de guerre aux nombreux succès, si bien qu’il attise bien malgré lui la haine meurtrière de son beau-père qui prend ombrage de sa popularité croissante auprès de ses sujets. David est obligé de fuir et est poursuivi par une rage inflexible par Saül. Quoiqu’il soit le véritable roi aux yeux de Dieu, David est encore pour tous un capitaine et lui-même conserve un respect dépassant toute mesure à l’égard de Saül. L’épisode que nous avons lu, nous montre comment, alors qu’il a toutes les raisons de se débarrasser de son dangereux beau-père, David se retient et fait preuve d’une magnanimité éclatante. David sait qu’il est le roi élu de Dieu. Or même le sachant, il n’oublie pas l’ancienne dignité de Saül.

Ce passage est extrêmement important sur le plan spirituel. Il est une illustration de « l’amour des Ennemis ». Rien n’est moins évident que cet amour. Que l’on proportionne la légitime défense à l’offense, que l’on soit impartial à l’appliquer à l’offenseur et non à un tiers qui lui est proche, c’est la règle fondamentale de toute équité. On allie ainsi la fameuse loi du Talion avec celle de l’attribution, telle que la première est décrite dans le livre de l’Exode et la seconde par Isaïe et Ezéchiel. Le but est bien d’enrayer le cycle infernal des vengeances et des ressentiments pour s’en tenir à la stricte réparation et à la légitime punition. La noblesse du comportement du roi David est principalement motivée par la conscience qu’il est une présence d’un « oint » du Seigneur. On peut arguer qu’il fasse preuve d’un sens politique consommé. En effet, en respectant autant la messianité de Saül, il pose les fondements du respect qu’il obtiendra pour la sienne propre pour l’avenir. Si ma mémoire est bonne, il existe un parallèle assez semblable dans notre histoire nationale, quand les Capétiens remplacèrent les Carolingiens, attendant l’extinction de leur dynastie, plutôt qu’en promouvant leur renversement. Cet argument est peut-être valable, mais n’enlève rien à la noblesse du geste de David, qui l’accomplit alors qu’il est un paria traqué par toute une armée.

David aurait-il agi différemment si Saül n’avait pas été oint ? D’autres épisodes nous le montrent sévère et inflexible, parfois différant sa justice, comme avec Shiméi qui l’insulta lors de sa seconde errance à l’occasion de la révolte de son fils Absalom, et qu’il fit mettre à mort une fois revenu à meilleure fortune. C’est bien la « messianité » de Saül qui retient sa main. Elle semble inspirer la conscience que Saül jouit d’une aura, d’une identité qui dépasse celle du commun des mortels.

Partons de cette idée de messianité. Sans elle, Saül est un être incertain, veule et assez détestable. Il l’est suffisamment pour justifier que personne ne trouve à redire à une éventuelle vengeance de David. C’est précisément cette messianité qui est inspirante : David voit plus en Saül que ce qu’un premier sentiment pourrait lui suggérer. Il respecte son ennemi, voire il l’aime parce qu’il voit plus en lui que ce que l’hostilité spontanée peut lui inspirer. Il reconnaît l’objectivité d’une élection, que nous savons caduque. Si l’on prend ce principe d’estime à l’envers, nous constatons que l’histoire nous enseigne que pour détruire les hommes, il faut d’abord les abaisser, les déprécier. Il est difficile de tuer de sang froid un autre être humain. Il l’est beaucoup moins de supprimer un infra humain. Les Nazis qualifiaient de « sous-hommes » ceux qu’ils planifiaient d’éradiquer. Les machines totalitaires bureaucratiques transforment les hommes en numéro de dossiers, et on peut réduire l’être humain à une étape de sa vie en transformant le mot homme en « embryon » ou « en état végétatif ». L’auteur René Girard montre dans le cadre des crises sociales et de l’enchainement des cycles de violence, le processus qui reporte la violence sur un homme-fusible, un bouc émissaire. Il s’agit d’abord de le transformer en monstre haïssable et dont il faut se débarrasser. La conscience humaine ne sera jamais en paix quand elle s’engage dans un homicide ; elle l’est beaucoup moins quand elle est persuadée de ne pas être en présence d’un être humain. Georges Orwell, dans son roman « 1984 » décrit les séances de haine où l’on reporte sur un ennemi imaginaire, Emmanuel Goldsteïn, les frustrations d’une société réduit en esclavage par « Big Brother ». Lors de la première mondial, les magazines français patriotes caricaturaient l’ennemi, l’Allemand : Fritz le boche, une brute épaisse à la barbe rousse, à la capote vert délavé, et au casque à pointe, une pipe recourbée au bec, tuait sans remords les petits français qu’ils croisaient, un sourire aux lèvres. Caïn, le premier meurtrier de l’histoire sainte, a cette phrase éclairante après l’assassinat qu’il commit : « Suis-je donc le gardien de mon frère ? », montrant par là qu’Abel était déjà mort dans son esprit et déchu du lien de fraternité. La facilité à tuer est proportionnelle au degré d’humanité qu’on attribue à la victime.

A l’inverse, la capacité à supporter l’ennemi (-je parle bien d’ennemi, celui qui me fait du mal), voire à intercéder pour lui, dépend du degré de dignité que je lui reconnais, combien même il est un être détestable par ses actes. Je pense que nous pouvons rapprocher la messianité de Saül, honorée par David, à cette notion de valeur humaine. Le discours du Christ n’est acceptable qu’à ce prix-là. L’amour de l’ennemi est possible parce qu’on reconnaît la valeur de son humanité, malgré l’usage qu’il en fait. Le croyant perçoit une chose qu’un athée ne peut pas concevoir réellement, sinon en idée : derrière son individualité, aujourd’hui posée comme un absolu souvent égocentrique, se révèle la singularité d’un être unique et irremplaçable, dotée d’une âme et fruit d’une volonté créatrice aimante, celle de Dieu. Dans une période où l’on déconstruit l’être humain, cet axe de réflexion me semble intéressant quand on constate la propagation lente mais sure de la violence dans les rapports sociaux.

Je vous invite, non pas à un examen de conscience, mais un discernement. Vous pourrez le faire dans ce que vous lisez, regardez, entendez : Les actes de vengeance ou de violence, physiques ou moraux, s’accompagnent souvent d’une dégradation du sens de l’humain. Essayez de les repérer, allez un peu plus loin que les gros titres des journaux et les premières colonnes. Vous serez certainement intrigués.

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