23 septembre 2018 – P. Antoine Devienne, curé

Une nouvelle fois cette semaine, nous rencontrons dans l’évangile de saint Marc l’annonce de la crucifixion. Ce livre du Nouveau Testament comprend trois annonces de cette passion, et leur répétition donne l’impression que cet événement est inéluctable, et en quelque sorte nécessaire. Jésus se voit-il, comme les héros des Tragédies grecques, frappé par un fatum, un destin inflexible qui domine toute son existence ? Chez les Grecs, le héros cherchait à fuir ce destin, qui toujours les rattrapaient et les piégeaient. L’oracle sur Œdipe qu’il allait tuer son père et épouser sa mère s’est réalisé malgré toutes les précautions prises, à l’insu même du héros. S’il existe une ressemblance entre la puissance du destin qui s’applique à Œdipe et la perspective de la croix que Jésus entrevoit, la logique est très différente : le héros grec est un ignorant, il est dépassé par un enchaînement d’événements qu’il ne perçoit pas clairement, bien que l’oracle en annonce la venue. Jésus, pour sa part, voit résolument les contours de son avenir et se dirige vers lui. Je cherche à mettre aujourd’hui en relief cette question, pour en traiter une autre qui nous concerne. Si la passion apparaît nécessaire pour Jésus, si la croix devient une forme de futur dont on ne peut échapper, quelle est la part de liberté de l’homme ? La souffrance ne devient-elle pas aussi nécessaire à tous ceux qui se destinent à la sainteté et veulent suivre le Christ ? Je crains que cette perspective dissuade de nombreuses personnes de suivre le Christ, repoussant l’idée que la souffrance et le rejet sont les prix qu’il faut payer pour être un homme de bien et pour d’adhérer sérieusement à la foi chrétienne. Je crois comprendre que d’autres personnes soupçonnent le Christianisme de comporter un aspect maladif et morbide, en se complaisant dans une vision doloriste de la vie humaine. Les chantres de l’athéisme moderne se repaissent de cette critique.

 

J’aimerais donc réfléchir sur 3 points : 1°) l’impression que la croix est une réalité nécessaire pour Jésus, qu’il n’aurait pas pu faire autrement, 2°) sur la connexion entre le choix de Jésus et le fait de provoquer la souffrance de la passion, 3°) réfléchir sur quelques conséquences sur notre liberté chrétienne.

 

En premier lieu, l’événement de la croix du Christ est nécessaire parce qu’il est un FAIT. Il appartient à l’histoire et est inscrit dans la trame du temps. On peut faire un tas d’hypothèse, dresser beaucoup de scenarii alternatifs, comme ceux suggérés par la foule qui ricanait devant la croix, en proposant à Jésus d’en descendre, ou d’imaginer qu’il puisse y avoir une supercherie ou une substitution. A part quelques bandes dessinées clairement inspirées par certaines thèses anti-chrétiennes ou ésotériques, le fait de la crucifixion est une vérité historique. Une fois que des événements surviennent, ils appartiennent au passé et prennent ce caractère de nécessité. Cette simple réflexion nous amène à bien distinguer l’enchaînement des faits, qui sont irrévocables quand on les regarde après coup, et le fait que lorsque quelqu’un les vit au présent, et qu’il a une capacité de les influencer, il aurait pu prendre une toute autre direction

Dans notre évangile de ce jour, Jésus annonce la passion comme un enchaînement à venir. Au moment de ces annonces, absolument rien n’implique que ce dénouement soit inexorable. Les lecteurs attentifs des évangiles ont souvent observé en croisant le récit avec la connaissance qu’ils avaient des lieux que jusqu’au jardin de Gethsémani, Jésus avait l’occasion et la possibilité de s’échapper, de glisser entre les mains de Judas, des gardes du Temple et de ses juges. Jésus n’oriente pas ses pas vers la Croix, en vertu d’un déterminisme extérieur, mais en vertu d’un choix intérieur, d’une volonté délibérée. La « nécessité » n’est pas extérieure mais appartient bien à un mouvement intérieur de Jésus.

 

En deuxième lieu, il nous faut nous interroger sur le rôle que joue la croix. Qui la met en œuvre ? Pour répondre à cette question, le livre de la Sagesse nous offre une piste très éclairante. Pour tenter de résumer la première partie de ce livre, nous pourrions dire l’auteur de ce livre met en vis-à-vis le juste, croyant et espérant la vie éternelle, recherchant le bien et évitant les occasions de péché, avec l’impie, qui est spirituellement un matérialiste et un désespéré, moralement un viveur et un exploiteur, et historiquement, probablement un Juif apostat, enrichi et corrompu, de la classe aisée de la ville d’Alexandrie. Le livre de la Sagesse met en contraste d’une part l’honnêteté et la persévérance du Juste et d’autre part l’exaspération qu’elles inspirent à l’Impie, au point de lui devenir insupportables. En effet celui-ci voit dans la personne même du juste, avant même qu’il lui reproche quoi que ce soit, une dénonciation de son mode de vie. La confrontation n’est pas uniquement personnelle. L’impie perçoit que le fond du problème réside sur l’existence ou l’inexistence de Dieu, sur le fait que l’existence humaine repose sur le néant ou sur l’affirmation d’une origine divine à la vie. Aussi en se débarrassant du juste, l’impie fait un coup double : non seulement il liquide un rival, mais aussi il fait mentir la providence divine, qui normalement aurait dû se ranger du côté du persécuté.

Le point saillant est que le Juste se caractérise par sa vulnérabilité. Elle est très proche de celle qu’adopta le Christ devant le Sanhédrin, et de celle que Jésus présente à ses disciples en leur désignant l’enfant comme modèle. En prenant cette posture vulnérable, Jésus (et le juste) renonce à endosser le rôle du vengeur, pour prendre celui du témoin. Cette position permet à Jésus de présenter la vérité, sans le recours ambigu de la force qui s’impose d’elle-même en lieu et place de la vérité. Jésus sait très bien que la vérité s’impose d’elle-même et que ceux qui usent de la violence en son nom, la blesse. Comme il l’a affirmé plus tard dans l’évangile de saint Jean, en précisant à Ponce Pilate qu’il n’est pas roi à la manière de ce monde, capable d’imposer sa vérité par le moyen de la force, il s’en fait le serviteur. Jésus choisit d’être un serviteur et non un dominateur. La croix est choisie par le Christ non pas parce qu’elle est un instrument de torture auquel il devrait se soumettre dans un acte d’abandon héroïque et insensé, mais parce qu’elle est le prix de sa fidélité à la vérité que lui font payer ses ennemis.

 

En dernier lieu, à partir de ces deux réflexions, nous pouvons réfléchir sur le sens de notre propre liberté chrétienne. Vous aurez compris que les prophéties de l’Ancien Testament ne sont pas des oracles de la pythie de Delphes ou de l’aveugle devin, Tirésias. Les prophéties ne portent pas sur les chemins obscurs de l’existence, mais au contraire mettent en pleine lumière les logiques de grâce et de péché dans lesquelles l’homme est plongé. Il peut arriver que des Chrétiens dirigent leur vie chrétienne comme attendant « un oracle » de Dieu ou en priant au contraire qu’il n’arrive jamais. Une jeune fille attend que « Dieu lui donne un signe » pour lui faire sentir si elle doit ou non épouser ce jeune homme dont elle ne sait pas très bien si elle l’aime ou non. Tel homme attend la même chose pour savoir s’il va entrer au séminaire ou non. Ces paris sur le ciel comportent la très grosse déficience de tout faire reposer sur une sorte de destin, annulant la part de liberté humaine qui porte l’homme vers le bien auquel il aspire. Quand j’étais enfant, je m’imaginais que la vocation sacerdotale s’attrapait comme une maladie, comme cela sans qu’on n’y puisse rien, et j’espérais bien que cela ne me tombe jamais dessus. Je me souviens d’en avoir parler avec ma sœur aînée, qui craignait elle aussi que le sort la désigne pour devenir religieuse. Elle est maintenant mariée depuis presque trente ans… Et moi je me suis dirigé vers la prêtrise, non pas en vertu d’une sorte de destin inflexible, mais en vertu d’une attirance à laquelle j’ai répondu.

On peut aussi mieux comprendre le statut des martyrs de la foi. Ce ne sont pas des âmes fanées en mal de vivre, mais des hommes et des femmes, qui à l’heure de la vérité ne peuvent pas se résoudre au mensonge. Leur malheur n’est pas le fruit de leurs actes, mais celui de la haine de ceux pour qui la vérité est insupportable.

 

L’intérêt d’aborder les annonces de la Passion avec la lumière de la liberté du Christ est de ne pas nous laisser emporter par les simplifications dont on taxe notre religion, quand on associe le christianisme avec le dolorisme. Par ailleurs, en distinguant Jésus des héros grecs comme je l’ai fait, nous avons une forme de preuve. En effet, le héros grec entre bien dans la trame d’une histoire mythique, où l’homme est ballotté par des forces qui le dépasse. Jésus, en nous apparaissant si humain dans sa liberté et dans l’adversité qu’il rencontre, elle-même si réaliste, nous engage à accorder notre crédit aux évangiles.

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