17 février 2019 – P. Antoine Devienne, curé

La lecture des textes d’aujourd’hui provoque probablement en nous le même effet qu’un coup de serpe dans la ramure d’un arbre ou d’un pied de vigne. Ces textes sont assez rudes, directs sans nuances et tournent autour de la radicalité de la suite du Christ. Pour essayer de me faire comprendre, je souligne avec vous, tant dans l’extrait du prophète Jérémie que dans l’évangile, l’effet d’opposition qui existe. Dans le premier, on met en opposition le fait de se confier dans un homme mortel plutôt qu’en Dieu. Dans l’évangile, c’est l’opposition entre ceux qui sont dans le malheur (faim, pauvreté, pleurs et persécution à cause du Fils de l’homme) et ceux qui sont dans l’opulence (richesse, rassasiement, rire, reconnaissance sociale), qui prévaut. Une telle dichotomie est sans nuance et semble redoutable. Elle semble ne pas tenir compte de la graduation des situations.

L’horizon de ces deux textes est délimité par les limites de la vie humaine. Celle-ci est marquée par notre mortalité inhérente et évidente. L’observation naturelle nous oblige à accepter la corruption des chairs, leur réduction en cendres, et à l’inéluctabilité de la mort. Réduit en cendres, nous revenons au néant. Bien que je croie en l’existence d’une âme spirituelle, celle-ci ne nous économise pas cette prise de conscience fatidique. Le christianisme est une religion réaliste qui ne fait l’économie de la nature, du caractère corporel de notre être et de sa fragilité. Nous pouvons nous trouver des maîtres, des gens que nous tenons pour des remèdes contre cette dimension dramatique de notre existence. Jérémie semble décrire d’avance ces vedettes qui passent pour des quasi-idoles. Les idoles des années 60 et d’aujourd’hui nous divertissent de la précarité de notre vie. Ils anesthésient l’âpre dureté de notre condition, et si nous nous fions à eux seuls, nous voyons combien l’engouement qu’ils ont déclenché autour d’eux fait oublier notre condition mortelle. Le temps d’un concert suspend la marche du temps et le spectacle des admiratrices en délire fait toucher du doigt combien ils déclenchent des passions incompréhensibles. De véritables cultes perdurent même après leur mort. Allez donc voir la tombe de Claude François au Père Lachaise De même la santé, la richesse, le prestige, une certaine « facilité » peuvent nous empêcher de voir, d’intégrer notre condition telle qu’elle est. Nous préférons oublier, faire comme si de rien n’était jusqu’à ce que l’âge nous la rappelle, ou qu’un drame la fasse surgir dans notre quotidien. Les bénédictions de l’évangile semblent une piètre consolation pour les malheureux, au point que pour les caustiques elles sont un tour de passe-passe qui substitue au malheur présent la perspective d’une restauration d’au-delà de la mort, et donc hypothétique. Ils n’ont jamais envisagé que l’opium du peuple souvent référé à la religion se cache plus surement dans les sûretés dans lesquels nous nous confions ou les rêves éveillés que nous aimons faire.

Le propre du christianisme est de regarder la mort en face. La puissance de la Passion nous la présente dans son abjection et si nous disons qu’elle est un passage, c’est uniquement en vertu de la résurrection. Si notre époque rejette le christianisme si radicalement, ne serait-ce pas à cause du fait que la foi ne s’épargne pas de se confronter à la mort. Même l’immortalité de l’âme n’y échappe pas et la foi chrétienne se refuse, d’abord à cause du témoignage des apôtres, ensuite à cause de la réalité de la mort, de se réfugier dans une théorie de la réincarnation. La mort nous dépouille de tout, et centre sur Dieu maître de la vie l’unique cause de notre passage de cette vie à la sienne. C’est un travail à la serpe qui émonde nos esprits à se centrer sur la seule réalité qui puisse dépasser l’horizon humain. La première épître aux Corinthiens centre sur cette unique réalité de la résurrection l’espérance de la vie.

 

Maintenant que j’ai planté la radicalité de ces textes, qui n’acceptent aucune nuance, je peux néanmoins déployer une petite distinction. La configuration de notre psychologie peut accepter que nous nous confiions pour un temps à des êtres mortels. Cela nous fait du bien pour un temps d’écouter « l’idole des jeunes » si nous l’apprécions. L’apologie de la pauvreté et du malheur est incompatible avec notre légitime aspiration au bonheur. Comme dit le livre des Proverbes, il s’agit de ne pas être « sage à l’excès ». Être réaliste sur la mort ne doit pas nous faire déprécier aussi le réalisme du présent que nous vivons effectivement. Aussi le Chrétien est appelé à ne pas reporter à un futur au-delà le soin qu’il prend de son frère ou de lui-même. Ce bon sens qui nous permet de raccrocher à notre présent les difficultés comme les joies est à articuler avec la portée radicalement spirituelle des textes d’aujourd’hui. Ils nous amènent à regarder avec lucidité et clairvoyance les faux dérivatifs à la mort.

La fameuse mortification chrétienne n’a rien à voir avec un suicide à petit feu ou une négation de notre être. Elle apparaît plutôt comme une prise de conscience de la mort qui amène à concevoir la résurrection du Christ comme le centre de notre foi. Je vous invite à observer notre propre société et de voir combien elle évacue, aseptise et ignore la mort. Au mieux, elle la banalise. Dans le moindre film d’action, elle se compte en centaines de victimes, souvent avec sarcasme. En l’amplifiant, elle échappe à notre perception réelle. Les fausses idoles peuvent créer un horizon artificiel qui l’exclut. Pourtant elle est la seule chose que nous avons avec une absolue certitude.

La rudesse des textes bibliques de ce dimanche frappe en plein fouet la susceptibilité du caractère que je viens d’esquisser. Ces textes sont rudes puisqu’ils ne prennent aucun gant. La première lecture dénonce radicalement toutes les « divinités intermédiaires ». Cela passe des idoles jusqu’à ses personnes faussement providentielles, celle par qui nous nous « divertissons » au sens pascalien et nous met fasse au fait de la croix et de la résurrection. La mort n’est pas esquivée, mais rencontrée de plein fouet, et Saint Paul a bien raison de dire que si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus à plaindre des hommes…

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