16 septembre 2018 – P. Antoine Devienne, curé

La lecture du prophète Isaïe et l’évangile de saint Marc se complètent à l’évidence. Après la confession de foi de saint Pierre, Jésus s’applique à lui-même la figure du Serviteur de Dieu, qui ici est souffrante et rejetée. Ces textes, et particulièrement l’évangile, prennent un relief particulier si l’on se met à réfléchir à l’exclamation étonnante de Jésus à l’encontre de saint Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! » ou selon l’expression populaire latine : « Vade retro, Satana ». Comment se fait-il, qu’alors que saint Pierre est le premier et le seul à ce moment à confesser la véritable identité du Christ, quand les autres n’expriment que des opinions populaires, éparses et approximatives, que Jésus ait un tel revirement ? L’interjection du Christ n’est pas une exagération. Elle n’accuse pas saint Pierre d’être Satan, mais dénonce dans les paroles de saint Pierre, un piège ignoble. Pour comprendre la nature de ce piège, il sera utile de réfléchir sur ce qu’un auteur anglais a appelé « la tactique du diable ». Celle-ci peut être grossière, si cela est suffisant, ou très subtil, s’il faut perdre les meilleurs. Je propose de considérer cette technique sous trois angles d’approche :

Les grosses cordes du Tentateur

La tactique grossière consiste en une tentation portant sur des éléments évidents. Le plus souvent, cette tentation porte sur les appétits humains d’une part, comme la nourriture, la boisson, la drogue, le sexe, la richesse, l’oisiveté et la paresse, ou sur les besoins d’affirmation excessive et déréglée de soi d’autre part, comme la colère, l’arrogance et la prétention. Ces grosses cordes que manipule le tentateur sont assez faciles à illustrer. On en constate les résultats en déambulant dans les quartiers étudiants à 4 ou 5 h du matin, quand certains titubent, rient trop fort en balbutiant, soutenus par de jeunes filles au teint blême et à la voix éraillée. Ces étranges paires s’effondrent à bord de caniveau et laissent au spectateur tout le loisir de s’imaginer quelles ont pu être les heures de la nuit. Ces grosses cordes sont parfois plus subtiles que la simple débauche. Elles s’enchevêtrent autour d’une volonté d’autodestruction et d’une inclination au nihilisme. Elles se déploient pendant les longues heures passées devant un jeu en réseau sur internet. Le pauvre « drogué » voit sa force vitale progressivement aspirée par l’épuisement du jeu comme s’il était sucé par une troupe de vampires et de succubes. L’énergie du « damné », qui en oublie de se laver, de manger, de sortir de sa chambre est suspendue dans les limbes qui séparent les codes informatiques de la chlorophylle extérieure, car celui-ci est entravé par l’attrait évident d’une quête poursuivie par son avatar ludique, et est en même temps écœuré par le gâchis et l’échec d’études ou d’un travail qu’il néglige. Si je prends ici des exemples plutôt pour les jeunes gens, on pourrait les retrouver pour des âges plus avancés, quand des personnes semblent gâcher ce que la vie leur donne, de manière inexplicable et parfois cruelle pour leur entourage : mari ou épouse quittant le foyer familial et semblant tirer un trait sur leur passé. Crise de milieu de vie, diront les psychologue ou chute devant la tentation de gâcher ce qui est donné en prenant pour prétexte que le temps use toute chose. Je citerais avec joie l’excellent passage du dessin animé « Schrek IV ». Fiona rappelle à son ogre d’époux, en plein vague-à-l ’âme : « Tu as une femme qui t’aime, des enfants merveilleux, des amis qui te sont attachés, le meilleur de ce que la vie peut t’apporter… et tu es le seul à ne pas t’en rendre compte… ». Je pourrais pousser plus loin sur cette réflexion sur les « grosses cordes » de la tactique du diable en vous parlant de satanisme, de la confusion qu’exerce le tentateur en s’appropriant tous les mérites du plaisir alors qu’il ne fait que gauchir les fruits de la création que Dieu nous donne. Mais il faut avancer.

 

La folie collective

Le prophète Isaïe nous offre un second élément de la Tactique du diable : celui des mécanismes pécheurs. Dans l’extrait que nous avons lu, nous nous situons du point de vue intérieur, celui de la victime. Le Serviteur souffrant est en effet un bouc émissaire. C’est lui-même qui le dit ailleurs quand il se compare à un agneau conduit à l’abattoir (Is 53,7). Un penseur contemporain, René GIRARD, a beaucoup réfléchi à ce phénomène, et a remarqué que la Bible soutenait que le bouc émissaire était une victime et non un fléau dont il faut se débarrasser. SI nous nous déplaçons de la pensée du Serviteur de Dieu à ce qu’il décrit, nous assistons à un lynchage et à une exécution. La haine collective s’abat sur cet homme avec tous les effets cathartiques et exutoires que nous pouvons supposer. La raison et la justice laissent la place à ces minutes de haine pure et brute, durant lesquelles la fièvre du groupe, comme un animal insensé, s’abat sur leur proie. Ces mouvements collectifs dépassent l’entendement individuel et laissent entrevoir une forme de mal qui transcende les personnes. Parfois même, le mal s’incruste dans les structures sociales, économiques, politiques, pour former ce que le pape Jean Paul II appelait la « structure de péché ». On pressent aussi la même tactique dans l’organisation des meurtres de masse, des génocides et des camps de concentration. Les mécaniques d’organisation dépassent leur instigateur et déshumanisent les exécutants, réduits à n’être que des rouages. La tactique du diable ne fonctionne pas uniquement à partir des sentiments individuels, mais jouent aussi des dynamismes humains en exploitant les lâchetés et les ignorances collectives, et en puisant sa puissance dans les élans excitants et quasi-mystiques des foules. Plus d’un régime politique, même athée, tire profit de ces caricatures de religion. Le stalinisme et le nazisme en sont des illustrations évidentes.

 

Tenté par l’amitié

J’en arrive maintenant au cœur de mon propos : les paroles de Jésus adressées à saint Pierre. A l’évidence, saint Pierre n’agit pas comme un suppôt de Satan. A l’annonce de la Passion et du processus pascal, nous imaginons la réaction généreuse de saint Pierre. Notre culture chrétienne nous le présente comme un homme jovial, barbu, emporté, extrêmement sympathique avec un poil de prétention, une écorce rugueuse qui cache un cœur généreux : bref, saint Pierre est le type même de l’ami qu’on souhaiterait avoir ; et la vigueur de ses remontrances appuie d’autant la chaleur de son attachement. Et c’est bien là le problème. C’est par l’amitié que Jésus est tenté. Les tentations de la chair et de la colère sont assez évidentes avec un peu de jugeote. Celles des mécanismes collectifs supposent un peu de discernement et le sens de l’observation des groupes. Mais la tentation par l’amitié sincère, réelle, celle qui pleure sans tricher et veut retenir pour préserver du malheur est la plus terrible à soutenir. Ce que Jésus a en face de lui n’est pas une tendance pécheresse, ni une conjuration d’ennemis, mais bien un ami, qui veut le dissuader de subir le mal. Cette amitié a d’autant plus de poids que Notre Seigneur Jésus Christ n’est pas un ascète insensible aux attachements humains, mais bien le Fils de Dieu, qui endure les désarrois que lui expriment ceux qui l’aiment. C’est dans cette idée que je relis la visite de Jésus au tombeau de Lazare, avec la rencontre de sainte Marthe et de sainte Marie, l’apparition à sainte Marie-Madeleine au matin de la résurrection ou celle qu’il a de nouveau avec saint Pierre au rivage du lac de Galilée. L’amitié de saint Pierre pour Jésus est précisément l’arme dont se sert le tentateur. Satan utilise l’amitié de saint Pierre pour le détourner de sa mission. Cette tentation n’est pas aussi rare qu’il y paraît. Nous la rencontrons même assez souvent, nous l’éprouvons assez souvent, quand nous voulons préserver les gens que nous aimons de maux que nous anticipons pour eux. Ce faisant, nous avons la tentation de vivre à leur place. Nous confondons parfois « compassion » avec « exemption ». L’amitié et l’amour doivent souvent accepter qu’ils ne puissent assurer tout de la vie d’autrui. Trop de sollicitude étouffe le développement de la responsabilité ou entrave le sens de la liberté individuelle. Dieu donne à chacun sa mission d’homme et de femme, et nul ne peut s’en exempter. Le Christ a lui-même sa propre tâche à réaliser et même l’amitié de saint Pierre ne peut s’y opposer.

 

En conclusion, j’ajouterai que cet évangile nous interroge sur cette mission que nous devons accomplir, cette place que nul autre ne peut tenir à notre place et que même l’amitié ne peut évincer. Devant Dieu et devant le sens de notre vie, l’extrait d’aujourd’hui nous amène à approfondir les motifs spirituels de notre présence en ce monde et ce que la justice et Dieu attendent de nous.

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