12 mai 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Nous rencontrons dans les Actes des Apôtres un curieux contraste entre la réussite parfois stupéfiante des premiers évangélisateurs et les réactions violentes qu’ils suscitent contre eux. Cette violence n’est pas seulement religieuse ou idéologique et elle ne concerne pas les seuls Juifs, dont les Apôtres sont issus. Du côté juif, en sus de paraître pour une dangereuse dérive de la religion israélite, la prédication se centre sur l’injustice faite à Jésus. L’affirmation de la résurrection apparaît comme le rappel d’une iniquité qui sera toujours présente. Il ne s’agit pas d’accabler indifféremment les Juifs, comme s’ils étaient collectivement responsables de sa mort, mais d’attester d’un fait que certains ont reçu comme le signe de la miséricorde de Dieu, aussi paradoxale puisse-t-il être. La mémoire humaine rechigne à rencontrer celui qui a été mis en croix et que les Apôtres déclarent vivant. Jésus est un témoin vivant de la violence qui habite en l’homme en même temps qu’il est son remède. Du côté païen, la compromission de Pilate entraine avec lui les non-Juifs et complète spirituellement la responsabilité des Chefs du Temple. Par ailleurs les Actes des Apôtres rapportent les émeutes provoquées à Ephèse. L’annonce du Dieu unique et la dénonciation des idoles remettaient en cause l’industrie de leur fabrication et menaçaient la prospérité économique de la ville.

Ce contraste se vérifie par l’extension d’un mouvement composé que quelques centaines d’hommes (500 selon saint Paul) à devenir un courant important reconnu d’abord comme appartenant au judaïsme (selon Flavius Josèphe et les interventions de saint Paul devant les questeurs romains) et les mouvements de persécution qui apparaissent en même temps. Le Christianisme des origines ne se contente pas d’une religiosité superficielle ou superstitieuse mais unit dans une même doctrine les grandes questions existentielles, métaphysiques et historiques de l’homme. Les différents pouvoirs auraient pu s’accommoder d’un courant spirituel de plus, comme il en a tant existé dans l’empire romain et dans les empires de l’Asie, si le Christianisme n’avait pas tant insisté sur le lien qui unissait l’homme à Dieu, dans la nouvelle Alliance fondée dans le sang du Christ. Le Christianisme se détache des rituels politico-religieux voués aux idoles, dont l’empereur romain fait parti, tout en prêchant la soumission au pouvoir temporel, il rejette les classifications des êtres humains qui divisaient ceux-ci entre hommes libres, citoyens et esclaves, tout en prônant l’obéissance aux maîtres. Il introduit l’universalité de la valeur de la personne humaine, à l’instar de celle reconnue dans le Rédempteur, quand celle-ci était généralement réservée aux utiles ou aux héros.

Cette période ancienne, que nous pensons révolue, est précieuse pour comprendre notre époque qui s’étant affranchi de son héritage chrétien, ressemble de plus en plus à l’époque romaine. C’est le fruit d’un long processus qui devant la lenteur des changements, a fini maintenant de détacher les sociétés occidentales de leur racine fondatrice. Il est important de se figurer que le rejet dont la foi fait l’objet s’appuie sur une base probablement plus fondamentale que les lamentables scandales que l’Eglise s’est infligée à elle-même. Le discours du Christ que nous venons d’entendre introduit un lien plus profond que n’importe quelle affiliation humaine, qu’elle soit nationale, politique, idéologique, sociale ou raciale. L’union de l’homme à Dieu fonde la dignité de la conscience et son irréductibilité.  Le bon berger qui connaît ses brebis, qui reconnaissent sa voix, oppose à toutes les tendances totalitaristes ce lien que de nombreux pouvoirs ont voulu abattre. Le vingtième siècle a été le témoin moderne d’une volonté explicite de remplacer violemment le christianisme par le culte du messie nazi qui instaurerait un Reich de mille ans ou des pâles imitations marxistes de faire des leaders de nouveaux rédempteurs. Ces temps sont aujourd’hui révolus, mais ils ont laissé une trace dans les mémoires. Dans beaucoup de pays du monde, le Christianisme est un phénomène à juguler ou à abattre. Il n’y a qu’à lire la presse, lire les statistiques inquiétantes des atteintes faites aux personnes et aux lieux sacrés ; y compris dans nos pays et l’indifférence générale ne favorisera pas leur éradication.

Cette persécution doit nous amener à examiner les torts objectifs qui peuvent susciter de telles conduites. Certes. Cette persécution doit aussi nous amener à ressaisir, dans l’Esprit conduisant les premiers apôtres, la puissance de l’Alliance de Dieu avec l’homme, qui ne balance pas de l’un à l’autre, mais qui souligne l’égal respect que l’on doit à l’un et à l’autre. Nous ne pouvons pas opposer aux persécutions le seul accablement provoqué par des péchés, mais le contenu si libérateur de notre foi, qui fonde la liberté sur la vérité, qui n’ignore pas les pesanteurs de l’âme sans s’y résigner, qui ne situe pas la rectitude morale dans le seul champ de la loi. Je vois dans le christianisme le grand défenseur de l’humanisme, quels que soient les exemples historiques qu’on pourra opposer. L’Eglise ne gagne rien en rappelant la dignité complète de l’existence humaine, sinon d’être fidèle à l’idée qu’à la lumière de l’évangile elle se fait de l’homme. Bien souvent elle se fait taxée d’être archaïque et de rétrograde, parce que ce monde ne sait plus ce qu’est un homme.

Il est urgent que nous réapproprions notre vrai passé, pas celui des flashs infos, mais celui qui a émaillé l’histoire. Il est important que nous comprenions qu’entre les Apôtres et nous, ce ne sont pas 20 siècles qui épuiseront  la réalité de l’Esprit Saint à l’œuvre dans notre temps. Tout un programme à la Churchill : du sang, de la sueur, des larmes, la victoire.

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