10 mars 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Votre expérience vous a peut-être fait expérimenter un fait très simple. Quand vous êtes en forme, vos bonnes résolutions sont faciles à tenir. Vous vous êtes engagés à un rythme de prière, à être moins colérique, à être moins médisant, à être plus complaisant, bref à être la personne de bien que vous aspirez à devenir. Vient une baisse de tonus, une contrariété qui  vous mouline la tête, ou encore un manque de volonté. Si vous acceptez l’idée que votre vie spirituelle ne dépend pas uniquement de votre volonté, mais qu’elle est l’objet d’une confrontation entre vous, l’esprit mauvais et Dieu, il est très probable que le tentateur usera de ses manœuvres dans un de ces moments de basses eaux. C’est exactement ce qui arrive à Jésus. C’est au bout de quarante jours de jeûne, quand Jésus est faible, que le Diable peut porter ses estocades les plus efficaces. Les moments de faiblesse sont les plus favorables pour que l’esprit mauvais nous attaque. Aussi en est-il de même pour Jésus. Sa haute stature spirituelle l’immunise en quelque sorte contre les traits de la tentation, sauf si son corps est éprouvé au point de présenter une faille qui mène directement à son esprit. Paradoxalement, l’enjeu de notre vie spirituelle, comme celui de celle du Christ, prend un tour dramatique quand précisément l’efficacité de la tentation devient réelle.

Imaginons-nous donc un Christ faible, volontairement fatigué par son ascèse. Cette disposition est cohérente avec le baptême qu’il a reçu des mains de Jean le Baptiste. Ce rite exprime pour lui sa solidarité avec les pécheurs en quête de conversion. Le combat spirituel du désert n’est pas un exercice individuel, mais une plongée dans la condition humaine. Pendant les quarante jours de solitude, Jésus entre dans les mêmes débats que ceux que nous portons, avec la différence qu’il s’engage en lien avec tous les êtres humains.

La première tentation : il est question de faim et de la solution à y apporter. Le jeûne nous apprend la vulnérabilité et notre dépendance aux clameurs de notre corps. La suggestion du miracle faite par le diable l’incite à utiliser ses prérogatives de Fils de Dieu pour courber les règles de la nature. Ce n’est pas qu’un débat intellectuel sur la possibilité d’éradiquer la famine sur la Terre. Il s’agit plutôt d’une tentation pour échapper aux conditions naturelles. S’il existe les miracles de la multiplication des pains et des poissons, de la transformation de l’eau en vin, ces prodiges sont plus des signes annonciateurs du royaume que des prodiges. Ils sont  « finalisés », en vue de tracer une perspective entre une expérience présente et la réalisation ultime du dessein divin. Le contexte des quarante jours au désert apparaît beaucoup plus concret, réduit à la simple expérience de l’homme devant l’inanition et son objective dépendance à la nourriture. C’est aux hommes et à la solidarité qu’exigent les conditions naturelles de répondre à cette question. Certes Jésus s’est mis dans une situation particulière, volontaire d’être tenté dans ce domaine. Cela n’empêche pas que la tentation se présente dans sa nudité. La réponse qu’il fait au tentateur est une esquive heureuse : elle ne répond pas à la suggestion du rassasiement, mais implique une dimension autre des besoins de l’homme, qui ne se nourrit pas que de pain. Il laisse entendre que les besoins humains, qui ne peuvent ignorer les besoins du corps, ne sont pas circonscrits à lui. Les exigences naturelles, ici si pressantes, ne constituent pas les seuls biens auxquels l’homme aspire.

Deuxième tentation : Le diable n’y fait pas référence à la filiation divine. Il propose, « comme prince de ce monde » de déléguer une prétendue royauté en échange d’un acte d’allégeance, qui ressemble à un acte d’adoration. Les leçons de l’histoire et de ses malheurs nous rapportent la division qui traverse l’humanité et les peuples. L’histoire nous apparaît comme le champ nous pas de la communion, mais le terrain de jeu de la concupiscence et de la convoitise. La fameuse théorie du « maître et de l’esclave » en serait la matrice principale. Le diable suggère au Christ de substituer sa filiation divine pour que lui soit remis un règne où il pourrait enfin étendre sa propre domination et mettre fin aux tristes vicissitudes des temps. La tractation revient à promettre, sans d’ailleurs que le diable en ait les moyens, à transformer un messianisme qui cherche la réconciliation et la filiation entre l’homme et Dieu, en messianisme temporel dont le diable lui-même se ferait la clef de voute, puisque c’est de lui que Jésus la tiendrait. La tentation est grande. A l’instar de la solution de la pierre changée en pain, le monde des hommes deviendrait une sorte de paradis sans Dieu, un « meilleur des mondes », qui finirait définitivement à évincer son créateur. Le prix du refus du Christ est lourd de conséquences : le prix à payer du culte rendu à Dieu est la prolongation de l’état présent, d’un monde fait de blé et d’ivraie. Cependant devant la suggestion d’une réconciliation universelle avec le Christ pour lieutenant, consumerait la rupture entre l’humanité et Dieu et la fin de l’histoire sainte.

Troisième tentation : Le saut du haut du Temple de Jérusalem. Le diable reprend l’adjonction « si tu es le Fils de Dieu ». Constatant que Jésus n’est pas tombé dans le panneau de la deuxième tentation, il revient sur un thème religieux. Il use d’ailleurs de l’Ecriture Sainte. Quoi de plus naturel ? Si Jésus se jette en bas, lui l’élu, le Fils, n’est il pas normal que son Père ne vienne à son secours, au nom même de la sainte Ecriture ? La mise en scène ressemble à une tentation au suicide. Rappelons l’état physique du Christ, supposons l’altération de son psychisme. Le geste qu’il lui est intimé de faire ressemble au geste désespéré d’un suicidaire, qui veut forcer la main de Dieu, par le désespoir même de son acte. Il est important de souligner l’inadéquation entre le fait objectif de se lancer dans le vide, et selon les lois de la gravité d’exploser au contact du sol et d’entrer dans la gratitude de la vie reçue. J’ai personnellement longtemps cru que cette tentation était liée à une démonstration de force pour épater les pèlerins du sanctuaire et arracher leur adhésion. Je pense aujourd’hui que la raison de cette tentation est beaucoup plus simple. Le choix du Temple de Jérusalem ne se base pas sur le spectacle qu’offrirait un homme flottant dans l’air, mais se justifie qu’il est la maison de Dieu sur Terre. La tentation ne se dirige pas vers les autres hommes, mais constitue un défi adressé à Dieu lui-même. Le diable suggère une tentation dirigée à Dieu, dont le Christ serait l’instrument. C’est rusé de sa part. Quel intérêt Jésus peut-il personnellement en tirer ? Sans doute, il s’agit de vérifier un lien au Père que la faiblesse du corps rend moins sensible, de vérifier ce qu’il sait parfaitement déjà : qu’il est le Fils du Père. C’est une tentation à l’amour divin… Cette tentation est très subtile, car elle n’engage pas Jésus contre la création, ni dans une allégeance à l’égard du Diable, mais un biais dans son rapport au Père, aussi fine qu’un papier de cigarette. Jésus comprend très bien l’enjeu de cette tentation et réplique sur le commandement de ne pas tenter Dieu, alors qu’il est celui qui est à mieux de le faire.

 

L’évangile conclut en disant que le Diable a épuisé toute forme de tentation. Ces trois tentations finales font suite à toutes celles que nous pouvons imaginées et que saint Luc a sobrement évoquées pendant les quarante jours. Il reviendra au moment fixé. Nous supposons que cela aura lieu à Gethsémani. L’une des leçons que nous pouvons tirer de ce passage est que la tentation n’est pas en premier lieu une sollicitation à déroger d’un code moral, mais s’insère dans notre filiation avec Dieu. Nous pouvons estimer que Dieu n’a rien à faire avec nos peccadilles ou nos grands péchés. Il n’en est rien. Ce que le diable veut altérer est fondamentalement cet élément fondateur de notre identité : nous sommes des créatures de Dieu et le Christ a fait de nous des fils de Dieu. Le temps du carême est le temps privilégié pour nous en souvenir…

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