10 février 2019 – P. Antoine Devienne, curé

Il est fort probable que la prédication de Jésus fût longue, durant des heures. Pressé par la foule, sa voix ne devait pas porter dans le tumulte, jusqu’à ce que les plus proches de s’assissent, tendent l’oreille, et finalement réalisassent en eux en contemplation et en images ce que Jésus suggérait par ses paraboles. Les esprits s’apaisaient et entraient dans cette région « où tout parle au cœur en secret ». Les premiers cercles communiquaient à ceux plus éloignés le calme qui les saisissaient si bien que sans forcer la voix, Jésus atteignaient les plus distants. Alternant l’araméen et le grec, les inflexions de sa langue se mariaient avec le léger ressac du lac de Galilée poussée par le vent froid qui descendait du Mont Hermon et les voix étouffées des pêcheurs alentour. Les cœurs, sinon les corps, entraient la lente cadence du discours, par lequel Jésus pénétrait dans ces régions les plus intimes de l’âme humaine. Seule la lenteur et la langueur permettent cet affranchissement de la solitude que provoquent paradoxalement les préoccupations mondaines. Jésus est capable d’entrer dans ce reste originel qui n’a pas encore pu effacer totalement l’image divine en l’homme, dans cette noble pauvreté qui dépouille l’homme de ses vanités et qui ressemble à un joyau brut. C’est sans doute ce que les auteurs russes du XIX siècle ont reconnu dans l’âme de leur peuple, quand ils en sondaient le fond. C’est que nous espérons chaque fois toucher quand nous lisons l’Evangile et qu’il fait vibrer notre âme. Quelque chose plus profond que la nostalgie ou la réminiscence de l’enfance, quelque chose qui nous rappelle une origine divine au « plus intime de nous-mêmes ». Le cœur des foules. Il est possible que les pêcheurs qui ont accosté pas loin, dont saint Pierre, tout en remisant leurs filets, fissent silence pour écouter l’enseignement de Jésus. Une sorte de communion invisible relie les auditeurs à Jésus.

L’affluence augmentant, Jésus prend pour prétexte le nombre de ses auditeurs pour forcer Simon à l’embarquer. Il compte sur la réflexion sonore de l’onde du lac pour répercuter sa voix. Simon, impressionné par le prestige et le succès de Jésus, ne peut s’empêcher de parcourir la foule assise sur la grève étroite et de revenir sur la silhouette du Christ. Lui, aussi, bien qu’à la manœuvre, sent la voix de Jésus pénétrer en lui et éveiller les régions secrètes de son âme. Je suis persuadé que Jésus a déjà en vue le miracle de la pêche miraculeuse. La foule qui est assise sur le rivage est sa pêche à lui. Enfin quand vient le moment d’accomplir le miracle et d’ordonner à Simon de jeter les filets, tout est en place pour ce dernier comprenne ce que Jésus veut lui faire entendre. La profusion inexplicable de poissons rappelle à Simon ce que Jésus a préparé jusque-là. Simon comprend que Jésus ne lui a pas demandé de l’embarquer seulement par commodité, mais qu’il est en train de l’associer à sa propre mission. La stupéfaction de la pêche miraculeuse a frappé tous les ouvriers. Mais l’attitude de Simon révèle autre chose. Il réalise ce que Jésus attend de lui. En voyant ces filets pleins à craquer, il comprend qu’ils symbolisent les hommes qui sont sur le rivage et par delà. A demi-mot, il pressent ce qu’il craint d’exprimer. Où trouvera-t-il les ressources qui lui permettront de toucher le cœur des foules comme Jésus en est capable ? La tentation de la médiocrité quotidienne et du confort des tracas de son métier de pêcheur, qui le rassurent autant qu’ils l’inquiètent, lui suffisent. Il est redoutable de tomber dans les mains du Dieu vivant…

Comme Jonas avait fui en allant par-delà les mers, où sa naïveté l’avait fait croire que Dieu ne regardait pas, Simon s’enfuit dans sa protestation de péché : « Éloigne-toi de moi, Seigneur,
car je suis un homme pécheur. ». Cette confession est touchante et elle est certainement fondée ; elle est cependant insuffisante. L’humilité peut conduire à la lâcheté et la parole de Jésus coupe court aux scrupules de Simon : «  Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. ».

Cette mission est redoutable car l’Evangile n’est pas un tract politique ou un slogan. Il est la voix humaine de Dieu. Autant pour celui qui l’annonce que pour celui qui le reçoit, le degré d’exposition est a minima les tréfonds de notre être. Dans un monde séduit par la facilité et les procédures, il est coûteux de s’y exposer. L’insatisfaction et la superficialité se réfugient derrière une pensée moyenne, encore trop christianisée pour connaître la douleur de l’apostasie, et trop peu évangélisée pour vivre en présence du Dieu vivant et qui par insuffisance revient tout de même à une apostasie. Les églises sont vides dans notre pays lorsque nous oublions que Dieu réclame rien moins que nous-mêmes.

Priez pour vos prédicateurs : comme saint Pierre, ils sont de pauvres pécheurs, comme saint Paul, ils sont des vases d’argile avec un contenu qui les dépasse. Priez Dieu que nous puissions trouver l’inspiration et la parole juste, celle qui est ajustée à l’Evangile.

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